L’eurodéputé, qui s’apprête à publier un livre et tenir un grand meeting, veut opérer sa mue en vue de 2027. Du chevalier blanc des combats humanitaires au politique assumant l’incarnation personnelle, le chemin ne manque pas d’embûches.ParHadrien BrachetRédacteur en chef adjoint PolitiquePublié le 24/05/2026 à 08h00En apparence, excepté le costume cravate qu’il enfile désormais quasi systématiquement, pas grand-chose n’a changé. « Je reste un essayiste, un homme qui essaie », sourit Raphaël Glucksmann, barbe de deux jours et rictus innocent, en s’attablant, un soir de printemps, à la terrasse d’un café du neuvième arrondissement parisien, tout juste débarqué du train de Strasbourg. Un itinéraire qu’il a emprunté tant de fois depuis sa première élection en 2019 au Parlement européen. Cet hémicycle où il se sent si à l’aise, bataillant pour les Ouïgours, l’Ukraine, la défense du Vieux Continent ou s’emmêlant dans d’interminables recherches de consensus.« Le vrai pouvoir il se construit en bouffant des sandwichs sous cellophane à Bruxelles ou Tallinn ! », s’amuse le quadragénaire, sirotant un Coca sans sucre et extirpant de sa poche un paquet de clopes. Nul doute, c’est bien lui. Le fils d’André Glucksmann, qui dès ses premières dents de lait a vu défiler dans son salon tout ce que Paris comptait d’élites progressistes, parlant littérature, citant Hugo – « Palerme a l’Etna, Paris a la pensée, Athènes a bâti le Parthénon, mais Paris a démoli la Bastille » –, dissertant sur l’inconscient français.« J’assume le lien entre la politique et la réflexion intellectuelle, plaide Glucksmann fils. On ne peut pas aspirer à diriger la France sans avoir lu les romans français, sans être imprégné de l’imaginaire littéraire national. Pour dire et gouverner la France, Les Misérables et La Promesse de l’Aube, les premières pages de La Chartreuse de Parme ou le début des Confessions d’un enfant du siècle de Musset sont nécessaires ! »Lors d’un rendez-vous à la Fondation Jean-Jaurès, le sociologue Denis Maillard se souvient que le premier réflexe du (futur) candidat fut de comparer les conditions de travail dans l’économie ubérisée… à l’abbaye de Thélème. On ne se refait pas. Dans une époque doublement addict à Bourdieu et TikTok, où toute référence culturelle est vite fustigée en marque de distinction (voire de domination), ne comptez pas sur Glucksmann pour gommer son surmoi intello.Incarnation personnelleSeulement, chez lui, quelque chose semble avoir changé. « Je ne donnerais pas les clés du pouvoir à celui que j’étais il y a dix ans », l’ont récemment entendu glisser des interlocuteurs. Celui qui avait débuté sa campagne des européennes 2019 en lançant « Je ne sais pas dire “votez pour moi” » assume désormais un rapport personnel au pouvoir. Fini les rêves d’horizontalité pure et parfaite à la sauce société civile des débuts de Place Publique.Je ne jouerai pas au concours de plus à gauche que moi tu meurs.Raphaël Glucksmann« Philosophiquement ce n’est pas la chose la plus intéressante de dire que la politique est une affaire d’incarnation, mais oui l’incarnation est vitale en politique, déballe-t-il, encore un brin gêné, un peu comme un enfant lui-même surpris d’avoir prononcé un gros mot. Avoir la structure, le fond, c’est bien mais à la fin il faut quelqu’un qui dit oui ou non. Ma métamorphose est celle de la volonté. Désormais, j’ai la volonté d’incarner et de gagner que j’avais du mal à assumer avant. » Je est un autre. Et surtout le début de toute ambition dans une monarchie présidentielle où le perron de l’Élysée se conjugue à la première personne du singulier.Le 28 mai, le parlementaire européen publiera aux Éditions Allary Nous avons encore envie – le « je » ne l’a pas encore tout à fait emporté –, un ouvrage conçu comme la rampe de lancement de sa candidature pour 2027. Quelques jours plus tard, le 13 juin, il tiendra un grand meeting aux Docks de Paris, à Aubervilliers. Combien de fois, dans les cafés parisiens, n’a-t-on pas entendu, qu’il n’était « pas fait » pour la présidentielle ? Qu’il était un homme « de cause » plutôt qu’un « politique » ? Il veut démontrer le contraire. Prouver que sa mue est faite, du jeune chevalier blanc humanitaire aux cheveux en bataille à l’impétrant gourmand assumant ses ambitions. Pas simple.« Raphaël, c’est un tendre, esquisse le philosophe Pascal Bruckner, ami de son paternel. Contrairement à son père, c’est un homme fragile. Il appartient à une génération qui a la douceur dans son ADN. Or, en politique, il faut sortir les couteaux, les adversaires sont des tueurs. » Un député de gauche qui le connaît bien médite : « Je crains qu’il n’ait pas assez souffert dans sa vie… » Freud, quand tu nous tiens.La Picardie plutôt que New York ?Et puis, il y a surtout l’autre sparadrap : celui de son rapport à la France, de sa réputation de citoyen du monde, loin du prix à la pompe et des campagnes désindustrialisées. Début mai, la fuite d’une note interne (de bien piètre goût) incitant le futur candidat à prioriser les électorats aisés et urbains – des conclusions qu’il jure avoir immédiatement rejetées – a ravivé la plaie. « Je crains qu’il fasse très germanopratin », souffle une figure du MoDem.Un procès (pas tout à fait injuste) que le compagnon de la journaliste Léa Salamé a alimenté lui-même par un terrible accès de sincérité en 2018 avec une phrase devenue la meilleure munition de ses adversaires : « Quand je vais à New York ou à Berlin, je me sens plus chez moi, a priori, culturellement, que quand je me rends en Picardie. » L’odeur du kérosène, plutôt que de l’essence.Raphaël Glucksmann en déplacement à Lavaur (Tarn), le 7 mars 2026. ELODIE GREGOIRE/ÉLODIE GREGOIRE POUR « LE POINT » Aujourd’hui, l’ancien conseiller du président géorgien Saakachvili jure ne pas regretter cette sortie. Et plaide, au contraire, une preuve de lucidité : « En réalité, je me sens 1 000 fois plus chez moi en Picardie qu’à Berlin ou New York. Mais par cette phrase je voulais expliquer à ma classe, celle qui a fait Sciences Po, qu’elle a tout faux, pas seulement en politique mais dans son rapport au monde. Quand des élites vous expliquent qu’il n’y a plus de culture française, au nom de quoi on leur déléguerait notre souveraineté ? »C’est l’intuition qu’il martèle depuis plusieurs mois, au gré de déplacements ou de prises de parole que Le Point a pu suivre : la gauche, allergique aux débats sur l’identité du pays, doit assumer de reparler de la France. Lui, l’Européen convaincu, rêve de meetings remplis de drapeaux tricolores et d’affiches tapissées du slogan « Fiers d’être français ». Irait-il jusqu’à réclamer un nouveau roman national ? « La question du terme, roman ou récit, de même qu’intégration ou assimilation, ne m’intéresse pas, balaie Raphaël Glucksmann. Ce qui compte, c’est de raconter la France, de la faire vivre, de la construire sans cesse. La plupart de mes ancêtres biologiques n’ont pas fait la Révolution et pourtant j’ai hérité de ça, je me sens le descendant des révolutionnaires du 4 août plus que de mes propres ancêtres dont j’ignore tout ! Les élites progressistes ont tort de regarder cette fierté française avec une forme de mépris comme si c’était Radio Nostalgie. Quand je suis pro-européen, c’est par patriotisme Français. »La mue ne se fait pas sans certaines maladresses : en octobre dernier, lors de sa rentrée politique de La Réole (Gironde), le patron de Place Publique disserte sur « ce que veut dire être français » mais son discours se conclut sur les notes de… Bella Ciao plutôt que La Marseillaise. Un lapsus révélateur d’où resurgit une interrogation : la grammaire de Raphaël Glucksmann n’est-elle pas davantage, pour reprendre la distinction chère à Régis Debray, celle d’un « démocrate » que d’un « républicain » ? « Sa philosophie est celle d’un libéral anglo-saxon, estime l’un des contributeurs de feu la revue le Meilleur des mondes, à laquelle Glucksmann a participé avec son père au début des années 2000 aux côtés de Romain Goupil, Pascal Bruckner ou Marc Weitzmann. Il a un entourage qui lui dit qu’il serait bien qu’il soit un peu plus républicain, un peu plus régalien mais je pense qu’il se force. »Le patron de Place Publique s’en défend : « Il y a en nous deux rapports au monde, l’un démocrate – qui exalte les droits de chacun – et l’autre républicain, qui soumet l’individu aux exigences du collectif et lui assigne des devoirs. Il faut les deux, au bon moment. » Glucksmann n’est pas un conservateur, loin de là, mais le relativisme postmoderne très peu pour lui : « On a vécu ces cinquante dernières années une phase de libération de l’individu, c’est très bien. Le “c’était mieux avant”, ça ne fonctionne pas. Seulement, les structures collectives sont désormais toutes en crise et il faut remettre de l’autorité publique, du commun. Quand on sacrifie le service militaire et qu’on se dit qu’on n’aura plus de guerre, la société se désagrège. Quand on est un citoyen français, on doit s’oublier soi-même. Une partie de la gauche, paradoxalement très individualiste jusque dans sa radicalité pseudo-révolutionnaire, est devenue rétive à cette ascèse républicaine. »<i>Il a totalement sa place dans le cercle de la raison !</i>Alain MincIl y a quelques mois une figure socialiste regrettait qu’il ait longtemps « enjambé les questions républicaines ». Alors, on teste Glucksmann. A-t-il opéré sa métamorphose républicaine ? Sur la laïcité, par exemple ? « La laïcité c’est la France. C’est très mal compris par les Anglo-Saxons. Ce n’est pas seulement la tolérance, c’est aussi le droit de sortie, la possibilité d’émancipation, la sortie de soi de l’enfant qui va à l’école, un espace neutre religieusement comme le confirme la loi de 2004. Mais ce n’est pas seulement une exhortation morale : pour rendre effective la république, il faut aussi lutter contre les discriminations, les ghettos. Si on se fait contrôler 25 fois par jour dans la rue par la police, c’est compliqué de voir la République comme une promesse d’émancipation. »Son rapport à la gaucheMais pourquoi diable certains à gauche ont désormais tant de mal avec ce principe ? Même Jean-Luc Mélenchon, l’historique militant ultra-laïque s’est mué en pisse-froid dopé au « droit au respect ». « Une partie de la gauche a un problème avec l’ascèse républicaine, reconnaît Glucksmann. Elle flatte le ressenti personnel et rejoint l’individualisme néolibéral sans même le savoir. » L’eurodéputé n’emploie pas non plus le terme d’« islamophobie », contrairement au PS qui vient de l’inscrire dans son projet – alors même qu’Olivier Faure s’y opposait encore en 2022. « Il y a bien un racisme antimusulman, je comprends la volonté d’utiliser le terme. Mais la critique acerbe et même l’hostilité profonde à une religion n’est pas en soi répréhensible, que ce soit le christianisme, l’islam ou le judaïsme. » Un petit caillou, parmi d’autres, dans la chaussure des gauches contemporaines.Si bien qu’on finit par se demander : lui qui assistait en 2007, aux côtés de son père à un meeting de Nicolas Sarkozy et dont les premiers engagements politiques furent résolument libéraux, est-il vraiment à l’aise dans le bocal de la gauche militante ? Ne se donne-t-il pas un rôle de composition maladroit quand il file signer des tribunes avec Yannick Jadot et Boris Vallaud ou discuter avec Olivier Faure ? « Il est obnubilé par le fait de récupérer le PS », soupire-t-on dans l’entourage d’un élu tendance social-démocrate.Raphaël Glucksmann en 2011 aux côtés de Nicolas Sarkozy et du président géorgien Mikhail Saakachvili, dont il était conseiller. ELODIE GREGOIRE/ABACA « La gauche c’est dire que la politique transforme le monde, que la justice sociale est la condition de la cohésion nationale et de la puissance, et désormais que l’écologie est la base de la liberté comme de la souveraineté, je me sens donc complètement de gauche ! » répond Glucksmann. Mais aussitôt, citant le discours de Léon Blum sur le « Qu’en-dira-t-on communiste », il prévient : « Je me contrefiche du procès des petits commissaires politiques visant à définir si je suis de gauche ou non. Je ne jouerai pas au concours de plus à gauche que moi tu meurs. Ce ne sont pas les pseudo-léninistes qui doivent définir qui est de gauche ! » Promis, juré : l’époque à laquelle il consentait, acculé, au NFP est révolue.Raphaël Glucksmann et Olivier Faure aux universités d'été du PS à Blois, en août 2025. ELODIE GREGOIRE/ÉLODIE GREGOIRE POUR « LE POINT » « On doit reconnaître à Raphaël la persévérance avec laquelle il essaie d’émanciper la gauche de l’extrême gauche, s’incline son collègue eurodéputé François-Xavier Bellamy (LR). Nous avons par exemple pu travailler ensemble en 2025, à rebours de LFI, sur la résolution appelant à la libération de Boualem Sansal. » En mars 2025, il était d’ailleurs, avec Jérôme Guedj et Laurence Rossignol, l’un des rares représentants de la gauche présent au rassemblement près de l’Assemblée nationale organisé par le comité de soutien de l’écrivain emprisonné en Algérie. « Il est viscéralement social-démocrate sur le modèle scandinave, loue l’influent essayiste Alain Minc, pépiniériste de présidents de la République. C’est quelqu’un qui a totalement sa place dans le “cercle de la raison” ! Il a été à très bonne école au Parlement européen, on y fréquente des bosseurs calvinistes, c’est très formateur ! »Glucksmann, candidat de la raison ? Une étiquette à double tranchant dont, en temps de polarisation aiguë, il se méfie ardemment. D’ailleurs, il anticipe : ne comptez pas sur lui pour faire une campagne protestante. « Je vais montrer que la gauche ce n’est pas un truc de pisse-froid qui viennent faire des sermons sur les modes de vie ou d’expression de chaque Français, confiait-il début mars dans le TGV filant vers un meeting à Perpignan. J’aime le fromage, le vin, le foot, aller au stade ou improviser un débat autour d’un apéro. Notre gauche mettra de la chair, de la vie et de la joie dans cette campagne ! » Davantage fédérateur que les sandwichs sous cellophane.Après quatre années passées à Marianne, où il a notamment suivi les questions d’éducation et de laïcité, Hadrien Brachet a rejoint le service politique du Point en décembre 2024. Il couvre la gauche, les débats idéologiques qui la traversent et ses compétitions internes.
Sa métamorphose politique, son rapport à la France, son surmoi intello… Raphaël Glucksmann, les secrets de sa candidature
L’eurodéputé, qui s’apprête à publier un livre et tenir un grand meeting, veut opérer sa mue en vue de 2027. Du chevalier blanc des combats humanitaires au politique assumant l’incarnation personnelle, le chemin ne manque pas d’embûches.












