DIEU DANS LES YEUX. Le romancier, Prix Goncourt 1990, est revenu au catholicisme de son enfance, dont il témoigne avec une érudition et une jubilation profondesVoici un livre qui élève. Dans La maison imaginaire (Gallimard), Jean Rouaud invite à un voyage spirituel, dans tous les sens du terme puisqu’il s’agit d’une plongée dans les textes entrelardée de commentaires désopilants de l’auteur et enrichis de rencontres de personnages contemporains qui, nous précise-t-il, « enracinent l’écriture dans la vie » .En partant du bouddhisme, le Prix Goncourt 1990 pour Les champs d’honneur (Éditions de Minuit) nous conduit dans les méandres de la Bible au long d’un récit d’une érudition vibrionnante, jubilatoire. Si bien que nous avons voulu en savoir plus sur la vie intérieure de cet ancien kiosquier parisien devenu l’un de nos grands romanciers. Et Jean Rouaud a accepté de répondre à nos questions l’œil sur le Mont Ventoux, qu’il aperçoit depuis sa maison près de Vaison-la-Romaine, où il vit la plupart du temps quand il n’est pas à Paris. D’où vous est venue cette idée de plonger dans les Écritures avec une telle jubilation ?J’ai eu une enfance très catholique parce que je viens de l’Ouest, de cette Loire-Atlantique — que l’on appelait autrefois la Loire-Inférieure — et plus précisément d’une région au nord de Saint-Nazaire, vers La Roche-Bernard, qui était alors totalement imprégnée par le catholicisme. Il y avait la cure, cinq prêtres, un aumônier pour l’hôpital, un autre pour l’orphelinat. Les garçons allaient à l’école des frères, les filles chez les sœurs. Il y avait la messe, les fêtes religieuses, les confessions…J’ai suivi ma scolarité dans un établissement religieux jusqu’en terminale. Il fallait se lever pour la prière à 6h30 tous les matins. C’est mon fond, mon socle. Mais quand je suis arrivé comme étudiant à la faculté de Nantes après 68, le refrain a changé radicalement. Il ne fallait surtout pas avouer qu’on venait d’un établissement confessionnel. On s’inventait un passé au lycée Aristide-Briand de Saint-Nazaire plutôt qu’au collège Saint-Louis. On était dans la révolution, le matérialisme, et la religion était perçue comme l’« opium du peuple ».Mais, quand j’ai commencé à écrire, j’ai voulu raconter un souvenir d’enfance. J’ai d’abord écrit « sur les bancs de la communale ». Je me suis arrêté, me disant : « Pauvre idiot, tu n’as jamais été à la communale, tu étais à l’école des frères de Ploërmel. » Dans cet accès d’honnêteté, j’ai affronté ma propre vérité. J’ai compris que si je me privais de cet arrière-plan religieux, de cette imagerie et de ces récits si féconds, je me privais de tout mon imaginaire fondateur. C’est ce qui allait donner plus tard Les Champs d’honneur. À l’époque, affirmer ce passé religieux était un défi, c’était lutter contre l’esprit du temps.Vous avez été tenté de vous débarrasser de cet héritage catholique ?Dans un premier temps, oui, j’ai lutté pour m’en débarrasser, afin de coller à mon époque. Puis, j’ai voulu l’affirmer, par souci d’honnêteté. Dans Les Champs d’honneur, cette religion est incarnée par une grand-tante, une institutrice très pieuse. À sa mort, on a trouvé des statuettes de saint Joseph ou de la Vierge dans les niches du mur de son jardin.Dessous, elle glissait des billets avec des demandes précises : guérir d’une grippe, réussir un examen... Et quand le vœu n’était pas exaucé, la statuette était retournée contre le mur ! Cet univers-là n’était pas intégriste, il y avait de l’humour dans ce rapport constant à l’au-delà. L’importance de cette relation, je l’ai ressenti à mon tour, surtout après le décès de mon père : l’idée que la vie ne s’arrête pas là, le besoin de s’adresser aux disparus.Vous avez fait un retour au religieux ?Il y a eu plusieurs étapes. Dans les années 80, quand je travaillais dans mon kiosque à journaux près de la rue Lepic, je montais parfois au Sacré-Cœur pour écouter un prédicateur. J’ai commencé à m’intéresser à l’interprétation des textes.Quand je vois un jeune détruit par la vie dans le métro, ou un mendiant qui pleure en cachette, je vois le Christ souffrant.Et puis, il y a une dizaine d’années, j’ai arrêté de lutter contre mon for intérieur. J’ai évacué les questions purement rationnelles pour accepter que ce lien avec l’au-delà m’était nécessaire. Depuis, je pratique assez régulièrement à Paris. J’écoute les lectures en étant très attentif à la façon dont le prêtre relie ces textes. Quand il trouve un sens inédit, cela me ravit.Vous allez donc assidûment à la messe ?À Paris, j’y vais tous les dimanches. Il y a eu une période où j’y allais même en semaine. J’habitais près de l’Institut Pasteur et cela me bouleversait de voir ces jeunes scientifiques traverser la rue pour venir prier à midi. Je voyais la pensée scientifique se plier pour laisser place à la métaphysique. Et puis, il y a cette ferveur des gens, toutes classes et origines confondues, qui s’abîment dans la prière.Pourquoi dites-vous qu’ils « s’abîment » ?Au sens où ils se laissent aller, ils tombent dans l’abîme de la foi, ils vont au-delà des apparences. Leur recueillement, leur ferveur me bouleversent. Moi, je me sens toujours un peu minable à côté d’eux, je reste au fond de l’église, comme le Publicain des Évangiles. Mais ce lien entre la vie terrestre et le sacré se manifeste partout. Quand je vois un jeune détruit par la vie dans le métro, ou un mendiant qui pleure en cachette, je vois le Christ souffrant. Cette image représente un véritable pont vers les écritures et la foi pour moi.Le Dieu de mon enfance fonctionnait à la peur de l’enfer, celui qui envoie les damnés au gouffre comme sur les fresques de la chapelle Sixtine. Il a fallu se débarrasser de cette imagerie. Mais la figure de Jésus ne m’a jamais quitté.Votre livre est plein d’humour. Pourtant, ici, votre ton semble grave. Pourquoi ?Parce que l’écriture est une mise à distance. Quand Victor Hugo écrit « Demain dès l’aube... », le lecteur le croit effondré sur la tombe de sa fille ; or, il est debout derrière son pupitre à compter les pieds des vers pour faire sonner la rime. L’écriture est un subterfuge : on fait croire qu’on est en première ligne alors qu’on se trouve en retrait. L’humour le permet. Un humour de compréhension, pas de destruction.Avez-vous déjà perdu la foi ?Le Dieu de mon enfance fonctionnait à la peur de l’enfer, celui qui envoie les damnés au gouffre comme sur les fresques de la chapelle Sixtine. Il a fallu se débarrasser de cette imagerie. Mais la figure de Jésus ne m’a jamais quitté. D’un point de vue de romancier, ses paroles sont géniales, on ne pourrait pas les inventer; il prend toujours le contre-pied. Quand Marie-Madeleine verse un parfum hors de prix sur ses pieds, Judas proteste en disant qu’on aurait dû donner cet argent aux pauvres, il cherche un satisfecit du maître, qu’il n’obtient pas.Vous considérez-vous comme un exégète ?Non, je ne suis pas assez costaud, je n’ai pas les compétences techniques suffisantes. En revanche, ce que j’apporte, c’est ma pratique de l’écriture, ce que j’appelle mon « cerveau poétique ». Je mets en relation des images que l’on ne penserait pas lier. Par exemple, pour moi, la couronne d’épines renvoie aux cornes du bélier sacrifié par Abraham à la place de son fils. Le sacrifice différé d’Isaac s’accomplit sur le Golgotha.De même pour Moïse qui, en haut de sa colline, doit garder les bras écartés pour que les Hébreux gagnent contre Amalek, la figure du mal. Si ses bras tombent, Amalek l’emporte. Le Christ sur la croix, les bras fixés en extension, assure la victoire définitive sur le mal. C’est par la poésie et la pratique de l’écriture que je capte cet arrière-plan des textes.Votre érudition s’étend aussi au bouddhisme et à la préhistoire...Le bouddhisme m’est venu par la lecture de Kerouac et de Kenneth White dans les années 70. La préhistoire est un autre versant passionnant. J’ai travaillé avec des préhistoriens de premier plan, ce qui m’a même permis de visiter la grotte Chauvet originale. J’essaie d’inscrire l’histoire biblique dans quelque chose de plus ancien. C’est pourquoi je centre beaucoup ma réflexion sur l’arbre.C’est une figure centrale au Mésolithique : on passe de l’horizontalité de la toundra glaciaire à la verticalité de la forêt. L’arbre barre la vue, mais il parle. On le voit chez Jeanne d’Arc ou chez saint Augustin dans les Confessions : c’est un arbre qui lui dit de prendre la Bible et de lire. La pierre dressée, le menhir, n’est que la figure pétrifiée de l’arbre.On critique beaucoup l’Église catholique, mais elle reste l’institution par laquelle le message passe. En tant que catholique pratiquant, aujourd’hui vous sentez-vous « dans le vent » ou à contre-courant ?À l’époque des Champs d’honneur, on me traitait de passéiste, voire même de pétainiste. Aujourd’hui, je me sens plus en adéquation avec le temps. Le « progrès » idéologique et le progrès scientifique ont échoué à nous rendre heureux. Dans cette angoisse de fin du monde qui est la nôtre, la pensée métaphysique ressurgit. On recommence à regarder le monde comme un signe, comme au Paléolithique.Ce que dit le Pape vous interpelle-t-il ?Je connais peu le nouveau. J’aimais bien l’ancien [François] pour l’élan qu’il a donné. On critique beaucoup l’Église catholique, mais elle reste l’institution par laquelle le message passe. J’ai vu un reportage sur les chrétiens de Nagasaki qui ont vécu en autarcie pendant des siècles : il restait une ferveur, mais le fond s’était déconstruit. Sans clergé, et sans les livres qui nourrissent, il n’y a plus rien. Le rôle de l’institution, c’est d’assurer la transmission du « faites ceci en mémoire de moi ».Quelles sont les figures spirituelles qui vous inspirent aujourd’hui ?François d’Assise et son rapport au monde. Pascal, qui est impressionnant, courageux, mais aussi terrifiant par son intelligence. Et Chateaubriand, dont on disait qu’il était un « catholique dégénéré », mais qui allait tous les matins à la messe des pauvres rue du Bac. Je suis très sensible à ces pratiquants que l’on ne soupçonnerait pas de l’être.Voyez-vous des raisons d’espérer dans l’actualité ?Ce qui me terrifie, c’est la montée de l’antisémitisme. C’est un héritage chrétien très lourd : l’antijudaïsme qui bascule dans l’antisémitisme racial après la Révolution - on ne peut plus accuser les Juifs d’avoir tué Dieu puisqu’on n’y croit plus, alors on les accuse d’être les maîtres de l’argent. Mon livre se termine sur « la dette » : nous sommes les héritiers de la pensée juive, dont tout notre socle provient.La déclaration Nostra Ætate a mis fin à l’enseignement du mépris, mais aujourd’hui, certains voudraient éradiquer le « peuple témoin » pour ne plus avoir cette dette sur le dos. Ma lueur d’espoir réside dans les témoignages de ces personnes qui se lèvent pour rappeler ce lien indéfectible.
Jean Rouaud : « La ferveur de ceux qui s’abîment dans la prière me bouleverse »
DIEU DANS LES YEUX. Le romancier, Prix Goncourt 1990, est revenu au catholicisme de son enfance, dont il témoigne avec une érudition et une jubilation profondes












