CHRONIQUE VIDÉO. Où s’arrête le droit à l’information ? Peut-on parler de tout, y compris de la vie intime du président ? La question rebondit avec la sortie du livre Un couple (presque) parfait du journaliste de « Paris Match » Florian Tardif.Moment de solitude, définition : être journaliste politique depuis quelques années déjà et se retrouver à commenter l’arrivée en ce bas monde du « dauphin » de France, ou plutôt de la dauphine, non loin de la clinique de la Muette à Paris (16e), comme aux plus belles heures de la monarchie. On y était. C’était le 19 octobre 2011, quand naquit le tout premier bébé Élysée, Giulia Sarkozy, dont le père détenait déjà le titre de premier président divorcé et remarié durant l’exercice de son mandat sous la Ve République.Les « peopoleries », on s’en passerait, merci. Combien de fois a-t-on entendu cette question : a-t-on le droit de parler de tout, y compris de la vie privée du président de la République et des responsables politiques ? Le droit à l’information ne s’arrête-t-il pas, décence oblige, à l’entrée des appartements privés de l’Élysée ? Imagine-t-on, en somme, le général de Gaulle ouvrant en grand les portes de sa chambre à coucher, pour paraphraser la célèbre formule de François Fillon ?Contrat avec les FrançaisLa question a retrouvé toute son acuité avec la publication du livre du journaliste de Paris Match Florian Tardif, Un couple (presque) parfait chez Albin Michel, qui prête au chef de l’État un flirt platonique avec l’actrice iranienne Golshifteh Farahani. Disons-le d’emblée : on en apprend mille fois plus dans cet ouvrage, servi par une plume aérienne et subtile, sur le tempérament plus timoré et tourmenté qu’on l’imagine de Jupiter et sur l’influence politique prépondérante de son épouse.Oui, Emmanuel Macron doute, et pas qu’un peu. Était-il donc nécessaire d’aller fouiller dans ses affaires privées, au prétexte des images insolites de la première dame lui infligeant en mai 2025 une gifle – baffe, rebuffade, qualifiez le geste selon votre goût – dans l’avion présidentiel tout juste posé sur le tarmac à Hanoï, au Vietnam ? La vie privée des responsables publics, et c’est heureux, est juridiquement protégée.Tout est donc affaire de contrat passé avec les Français. Un responsable politique qui ferait campagne sur les valeurs familiales et conservatrices s’exposerait ainsi à la critique s’il mentait aux électeurs sur sa propre conduite. De même, un élu qui instrumentalise sa vie personnelle pour en faire un outil de marketing électoral encourt le risque qu’elle soit, malgré lui, exposée.Lignes rougesEn 2016, force est de constater qu’Emmanuel Macron est entré dans le cœur des Français en affichant à la Une de Paris Match sa romance insolite avec son ancienne professeure de français, de vingt-quatre ans de plus que lui, avec l’aide de Mimi Marchand. On se souvient a contrario d’Édouard Philippe qui, en arrivant à Matignon en 2017, avait signifié qu’il entendait que sa vie privée reste privée et a toujours posé une frontière étanche entre sa vie personnelle avec son épouse Édith Chabre et son activité politique. Et n’a jamais eu à souffrir de voir sa vie intime étalée contre son gré.La question se pose avec d’autant plus d’acuité si des deniers publics sont engagés. Or, la première dame dispose d’un cabinet, de collaborateurs. Les petits arrangements avec la vérité en sont d’autant moins tolérés, a fortiori en période de disette budgétaire. Nul besoin de revenir sur l’épisode des croissants sous François Hollande, lorsque l’ancien président s’affichait en couple avec Valérie Trierweiler et entretenait une relation avec l’actrice Julie Gayet.Il reste, fort heureusement, des lignes rouges intangibles. Une rumeur, pour commencer, n’est en aucun cas une information. Si les rédactions des médias bruissent en permanence de bruits de couloirs sur la vie privée des responsables publics, ça n’est pas pour autant qu’ils se retrouvent dans des articles. Les faits, rien que les faits. Et là encore, tout est affaire de proportionnalité : encore faut-il qu’il y ait eu rupture du contrat moral passé avec les Français, que l’affaire percute l’action publique de l’intéressé ou que de l’argent public soit engagé. Car chacun fait rigoureusement ce qu’il veut, du moment qu’il reste dans les clous de la légalité, et nous ne sommes ni des voyeurs, ni des censeurs.Cas de conscienceEnfin, avouons face à cet ouvrage sur les Macron un cas de conscience. Le fait qu’un responsable politique affiche sa vie intime à un instant « t » octroie-t-il un droit à enquêter à vie sur le sujet ? Certes, dans notre imaginaire hexagonal, le couple présidentiel occupe une place à part. « Ils l’ont bien cherché », entend-on. Mais le conjoint d’un candidat est-il éternellement comptable des choix de communication de son époux, quand bien même il les aurait validés ?Pour le dire plus clairement, Brigitte Macron doit-elle subir ad nauseam de voir son intimité exposée parce qu’elle a participé activement il y a désormais dix ans à l’ascension politique de son époux ? N’a-t-elle pas déjà beaucoup subi, violemment attaquée sur son âge, son physique, jusque sur son identité même de femme ?Dans les cénacles politiques, chacun sait que la first lady n’était guère enchantée de ce second quinquennat, qu’elle ne souhaitait pas, au point de s’être progressivement mise en retrait. Tristement lucide sur le fait, comme le disait Claude Pompidou, que l’Élysée est pour ses illustres occupantes « la maison du malheur ». Le droit à la vérité oui, dans des circonstances bien encadrées, l’acharnement non.