21 mai 2026 06:45Depuis que Claudie Haigneré a contemplé notre planète, il y a trente ans, depuis le hublot d’une capsule spatiale, plus rien n’est tout à fait pareil. Elle a même inspiré le jeune Matthieu Blazy, jusqu’à nourrir son tout premier chef-d’œuvre.Avec la broche «Comète», Coco Chanel signait, dès 1932, une pièce mythique sertie de diamants. En 2017, Karl Lagerfeld faisait décoller une fusée de 35 mètres sous la verrière du Grand Palais, à Paris. En 2025, la première mise en scène de Matthieu Blazy pour Chanel (un cosmos noir, brillant, peuplé de planètes en suspension) est devenue, du moins dans le petit monde de la mode, un objet de culte. Lors du défilé automne-hiver 2027, en mars dernier, les étoiles ont de nouveau scintillé au firmament du Grand Palais. Chanel n’a jamais cessé de regarder vers le ciel. Et pour le créateur belgo-français, lever les yeux vers les astres ne date pas de son arrivée rue Cambon.Il y a vingt ans, pour sa collection de fin d’études à La Cambre, à Bruxelles, Matthieu Blazy puisait déjà son inspiration dans les accomplissements de la Française Claudie Haigneré. Première femme astronaute de l’Agence spatiale européenne (ESA), elle prenait part, en 1996, à la mission «Cassiopée» vers la station spatiale «Mir», à bord du vaisseau «Soyouz TM-24».Il y a trente ans, Claudie Haigneré contemplait notre planète par un hublot. Son audace et son courage ont inspiré le jeune designer Matthieu Blazy.© Getty ImagesCette collection, centrée sur l’idée de repousser les limites, a impressionné l’un des jurés, Raf Simons, au point qu’il lui a proposé de venir travailler à ses côtés. Le véritable point de départ de la carrière de Matthieu Blazy. Voilà aussi ce qui explique la présence, lors du précédent défilé au Grand Palais, de Claudie Haigneré, astronaute, médecin, ancienne secrétaire d’État et ex-ministre, au milieu de stars internationales comme Tilda Swinton et A$AP Rocky.Saviez-vous que Matthieu Blazy, le nouvel homme de Chanel, s’est inspiré de vos accomplissements pour sa collection de fin d’études?Claudie Haigneré: «Non, pas du tout. Il m’a contactée pour me le dire. Ensuite, nous nous sommes rencontrés et nous avons discuté plus d’une heure. De la façon dont il va chercher l’inspiration dans l’inaccessible, dans la légèreté, dans le cosmos. J’ai découvert que, petit garçon, il passait des heures au Palais de la Découverte (musée des sciences à Paris, NDLR), à scruter les étoiles. J’étais si impressionnée par son parcours et sa créativité; lui écoutait, avec tant d’émerveillement, ce que j’avais à raconter. Nous avons parlé de cette nécessité: réveiller les gens, élargir le regard, montrer autre chose.» Claudie Haigneré fut la première femme astronaute de l’European Space Agency lorsqu’elle participa, en 1996, à la mission «Cassiopée» vers la station spatiale «Mir».© Getty ImagesDans le monde, très peu de personnes ont vécu ce que vous avez vécu. Comment avez-vous traversé cette expérience, et comment continue-t-elle d’influencer votre vie aujourd’hui?«J’ai appris que, dans l’espace, on ne peut rien faire seul. La seule chose sur laquelle on puisse compter, ce sont les autres: on fait partie d’un ensemble plus vaste, avec une mission commune et solidaire, pour garantir la sécurité de chacun. Car au-dehors, il n’y a que le grand vide.»«Tout repose sur la collaboration si l’on veut être ambitieux et atteindre des objectifs lointains. Sur Terre, c’est pareil. Regardez Matthieu Blazy, ses collections, les équipes avec lesquelles il travaille: les plumes, les brodeurs, les tweeds, ce dialogue entre toutes ces mains.»Pour vous, y a-t-il une vie avant et une vie après l’espace?«Ce qui a surtout changé, c’est le regard des autres. Ils savent que vous avez fait quelque chose de rare. Dans le monde, il n’y a que 640 astronautes.»Claudie Haigneré apparaissait aux côtés de stars comme Tilda Swinton et A$AP Rocky lors du dernier défilé Chanel au Grand Palais.© Courtesy of Chanel«C’est vrai: on acquiert un point de vue singulier sur le monde après l’avoir observé à travers un hublot. On comprend alors, vraiment, que toute notre vie est là, sur cette planète. Et qui est responsable de cette vie, de la protection de cette planète? Nous, les êtres humains. Cela m’a amenée à réfléchir à cette responsabilité, individuelle et collective. Nous sommes tous un petit maillon de la chaîne qui doit protéger cette magnifique planète.»«Cette expérience a aussi nourri mon engagement autour de tout ce qui touche à l’enseignement (elle a été secrétaire d’État française à la recherche et aux nouvelles technologies de 2002 à 2004, NDLR). Peu à peu, j’ai réalisé que ma génération, celle du siècle dernier et du début du XXIe siècle, a commis des erreurs, et qu’il nous revient aussi d’apprendre aux plus jeunes qu’ils doivent construire l’avenir. Qu’ils restent curieux, qu’ils aient envie de découvrir et qu’ils réfléchissent à leurs responsabilités ainsi qu’à l’impact de leurs actes.»Parmi ces 640 astronautes, seules quelques-unes étaient des femmes. Vous considérez-vous comme un modèle pour elles?«Parmi les 640 personnes qui sont allées dans l’espace, il y a, à ce jour, 84 femmes. Katy Perry? C’est une autre histoire. Nous allons dans l’espace pour la recherche scientifique, pour mieux comprendre, et pour aller plus loin au nom de l’humanité. Nous n’y sommes pas pour un enrichissement individuel.»L’espace scénographique du premier défilé Chanel de Matthieu Blazy en 2025 -un cosmos noir et brillant peuplé de planètes en suspension- est déjà culte pour les initiés de la mode.© Courtesy of Chanel«Le mot «modèle» est un terme que je n’aime pas, je le trouve trop réducteur: tout le monde ne deviendra pas ingénieur, médecin, chercheur, astronaute ou ministre, à chacun son chemin. Si je peux, parfois, inspirer et donner du courage pour explorer des voies encore inconnues, alors j’accepte volontiers ce rôle. Je sais que Sophie Adenot, qui se trouve en ce moment à bord de l’ISS, avait 14 ans lorsqu’elle m’a vue voler et s’est dit: si elle peut le faire, pourquoi pas moi? «J’ai vu comment vous avez ouvert des portes vers un autre monde», m’a confié, dans la même idée, Matthieu Blazy lorsque je l’ai rencontré.»Lire plusPourquoi la prochaine station spatiale pourrait ressembler à un hôtel de luxeCombien coûte un fragment de Lune ou de Mars?