VIDÉOCLUB. En 1987, le complice de Gérard Lanvin dans « Les Spécialistes » se métamorphosait en ivrogne dépressif dans l’un des plus beaux polars français de la décennie.Au cours de sa carrière, le regretté Bernard Giraudeau aura dévoilé de multiples visages. Celui d’un jeune premier romantique tout d’abord, avec La Boum ou Viens chez moi, j’habite chez une copine. Celui d’un héros d’action ensuite, avec Le Ruffian, Rue barbare, Les Spécialistes et Les Longs Manteaux. Mais on sent déjà, au travers de certains films, que ce fils de militaire, qui a suivi les traces de son père en s’engageant pendant sept ans dans la Marine nationale, aspire à des rôles plus sombres et plus complexes.En témoigne le sulfureux L’Année des méduses, en 1984, où il campe un séducteur plus fragile qu’en apparence pris entre les feux de Caroline Cellier et de la star montante de l’époque, Valérie Kaprisky. Quand Bertrand Blier lui propose le rôle que devait tenir Patrick Dewaere dans Tenue de soirée avant qu’il ne se suicide (et qui échouera ensuite à Michel Blanc), Giraudeau accepte d’emblée… puis se rétracte à la lecture du scénario. Pas question pour lui de jouer un homme dominé par un autre.Qui plus est, il traverse une période difficile. Son père est mort avant qu’il ait eu le temps de lui faire ses adieux, Les Longs Manteaux s’est pris une veste au box-office de l’année 1986 et l’acteur s’est brouillé avec son producteur fétiche Christian Fechner.« Je n’ai pas vécu d’adolescence, déclare-t-il à l’époque. C’est pour vivre cette adolescence que j’ai fait des films comme Viens chez moi… ou Les Spécialistes. Je ne les renie pas du tout, mais aujourd’hui je n’ai plus envie de faire ça. J’ai l’impression d’avoir un petit peu grandi. »*« Tchao Pantin » plutôt que « L’Indic »C’est ainsi que Bernard Giraudeau accepte le rôle d’un flic alcoolique et dépressif dans Poussière d’ange, que réalise son ami Édouard Niermans.. À l’origine, le film est pensé comme une adaptation du roman de série noire Le Funiculaire des anges, mais le scénario s’en écarte rapidement.Coécrit par Jacques Audiard, le film raconte l’errance d’un fonctionnaire de police que sa femme a plaqué pour un maquereau. Chargé d’une banale enquête pour vol, il croise la route de Violetta (Fanny Bastien, découverte dans Pinot, simple flic), une jeune paumée mythomane au passé mystérieux…Bernard Giraudeau et Fanny Bastien dans « Poussière d'ange » (1987). STUDIOCANAL Au départ, Poussière d’ange est une simple commande, un pur film de producteur, dont la gestation a duré deux ans et demi avec un script qui a connu cinq versions différentes. Venu de la télévision, mais déjà auteur d’un long-métrage à l’atmosphère singulière (Anthracite, avec Bruno Cremer), Édouard Niermans décide de situer l’action dans une ville indéterminée. Pour ce faire, il plante sa caméra dans différents quartiers de Paris, Lyon et Marseille, mettant en valeur leurs contrastes architecturaux pour créer une géographie unique en son genre qu’il assemble au montage.De sorte que le spectateur se retrouve face à une métropole réinventée qui lui semble à la fois inédite et familière et que Niermans filme volontiers en courte focale pour accentuer la profondeur de champ et son étrangeté presque intemporelle. Une sensation renforcée par une photographie onirique, et le choix de mettre le moins de voitures possible dans le cadre. Rien à voir avec les polars bruts de décoffrage qui inondent les écrans des années 1980 : on est ici plus proches de Tchao pantin ou de La Lune dans le caniveau que de L’Indic.« Il se demandait ce qu’on était en train de faire »L’autre nouveauté du film, c’est Bernard Giraudeau. Hygiène douteuse, regard torve et cernes creusés, le héros charmeur a cédé la place à un clochard en état d’ivresse et Niermans s’arrange pour éclairer son acteur de manière peu flatteuse. « Il voulait jouer de manière plus “champagne”, raconte le réalisateur. Moi, je le poussais vers davantage de retenue. Quand il voyait qu’on n’allait pas vers la comédie, il devenait anxieux. »« Il y a eu des jours où c’était assez tendu : il se demandait vraiment ce qu’on était en train de faire. J’avais l’impression qu’il se disait “ce mec va ruiner ma carrière”. Mais comme il voyait que ce que je faisais était structuré, il suivait mes indications. Quand on avait des choses à se dire, c’était toujours sur le ton de l’humour, même si parfois c’était assez corrosif. Il n’y a jamais eu de clash. Il n’avait pas l’arrogance de l’acteur qui explique ce qu’on doit faire », se souvient le réalisateur.Giraudeau, qui a surveillé de près l’évolution du script, se contente d’ajouter quelques répliques à son personnage. Quant à celui de Fanny Bastien, il est inspiré à Niermans par l’une de ses anciennes compagnes. Et il ne la ménage pas lors d’une scène où Violetta craque dans la voiture de son ange gardien afin de faire sortir l’émotion. Une tâche rendue encore plus délicate par les contraintes techniques d’un tournage dans un véhicule en marche.La métamorphose d’une starLors de sa sortie sur les écrans français, en mars 1987, face au nouveau polar de Belmondo, Le Solitaire, Poussière d’ange est un échec. Giraudeau s’en moque : non seulement le film marche bien à l’étranger, mais il est acclamé dans les festivals et la presse est conquise. « Pour lui, le succès critique était plus important que le box-office, précise Niermans. Il n’avait pas l’habitude d’avoir des articles dans Les Cahiers du cinéma, c’était nouveau pour lui. »*Mais en dépit de ses allures de film d’auteur baignant dans une poésie urbaine où la nuit est magnifiée par deux âmes perdues qui s’apprivoisent, Poussière d’ange reste un polar : à mi-parcours, la fée Clochette incarnée par Fanny Bastien tombe le masque et le récit bifurque vers une sombre histoire de vengeance.Bernard Girauideau dans « Poussière d'ange » (1987). STUDIOCANAL Ce sublime néo-noir, dont l’ambiance et la mise en scène rappellent parfois David Lynch, avait sombré dans l’oubli. Une injustice désormais réparée grâce à la collection Nos années 1980, dirigée par Jérôme Wybon chez Studio Canal, qui nous propose le film dans des conditions optimales et accompagné d’entretiens d’archive.Poussière d’ange marque également une étape cruciale dans la carrière de Bernard Giraudeau, puisqu’il ne tournera plus jamais dans un film d’action jusqu’à sa disparition en 2010. Voir ce film, c’est donc assister à la métamorphose d’une star. Neuf ans plus tard, Giraudeau réalisera l’un des plus beaux films d’aventures du cinéma français avec Les Caprices d’un fleuve.« Poussière d’ange ». Blu-ray StudioCanal/ ESC, collection Nos années 1980.*« Bernard Giraudeau, le baroudeur romantique », de Bertrand Tessier, Archipoche, 2011.
« Poussière d’ange » : quand Bernard Giraudeau cassait son image de baroudeur romantique
VIDÉOCLUB. En 1987, le complice de Gérard Lanvin dans « Les Spécialistes » se métamorphosait en ivrogne dépressif dans l’un des plus beaux polars français de la décennie.






