Volubile et pétillante, la chanteuse n’a cessé de captiver son public. Engagée politiquement à gauche, elle a été contrainte de quitter son pays pour la France dans les années 1970. La plus francophile des divas colombiennes est morte le 19 mai, à 85 ans. Totó la Momposina était une habituée des tournées en Europe comme ici lors d’un concert en 2014 à Montpellier. Photo Alex Baillaud/IP3 Press/MaxPPP Par Anne Berthod Publié le 20 mai 2026 à 18h05 De la cumbia, dont le folklore métis constitue l’ADN du patrimoine colombien côté Caraïbes, elle incarnait la tradition la plus roots, à mille lieues des dancings pop de Cali et de Bogota. Totó la Momposina, figure pionnière de la scène afro-indigène et la plus francophile des divas colombiennes, est morte le 19 mai, à l’âge de 85 ans. La dernière fois que nous l’avions vue sur scène, c’était il y a dix ans. Difficile d’oublier la fièvre incantatoire de son chant, ses intonations capiteuses, ses robes pimpantes aux mille volants… Martelées par les tambours africains, ses performances chamaniques et tournoyantes tenaient autant de la danse de joie que de l’exorcisme. Car si sa musique transpirait l’allégresse, elle sonnait aussi comme une revanche, contre le racisme de ses compatriotes, la guerre civile et le machisme. Il ne faisait pas bon être une femme afro-indienne dans la Colombie conservatrice du XXe siècle. La petite Sonia Bazanta Vides (de son vrai nom) est née en 1940 à Mompós, une île minuscule cernée par les eaux du fleuve Magdalena, sur la côte caribéenne. Fille de cordonnier, elle a grandi comme une bohémienne dans le sillage de sa mère, cantadora qui se déplaçait de village en village pour animer les fêtes. Quand sa famille fut jetée sur les routes lors de la guerre civile (la « Violencia »), en 1948, l’enfant métisse dut affronter à Bogota le dédain et la superstition des gens de la ville. Elle nous avait raconté les regards obliques des citadins, ceux qui se frottaient alors le genou en la croisant pour conjurer le mauvais œil. Elle n’avait pas oublié non plus les moqueries, dans les années 1960, quand elle s’était lancée sous son nom de scène en prétendant défendre en concert sa musique de campagne. Guinche des tropiques La décennie suivante, cette cumbia originelle brassant les chants de pêcheurs et de lavandières, les tambours d’Afrique, les flûtes andines et les rythmes de danse latine, allait pourtant lui valoir une deuxième vie en France. Fuyant le régime colombien à cause de ses sympathies gauchistes, la jeune chanteuse débarquée sans un sou à Paris y a connu la vie d’artiste : les gigs dans le métro, les nuits passées dans la mansarde du Théâtre de la Vieille-Grille, le sancocho (sorte de pot-au-feu tropical) qu’elle faisait mijoter pour ses amis, une bande de comédiens de rue militants et solidaires des réfugiés communistes d’Amérique latine. C’est là, dans le vieux théâtre, que nous l’avions de nouveau rencontrée en 2017, près de quarante ans après son premier séjour dans la capitale, autour d’un buffet de fromages et de rillettes de canard, dont elle raffolait ! Volubile et pétillante, elle avait évoqué la bohème de ces années-là, le bonheur d’être enfin considérée comme « l’égale des blancs », les tournées en bus à impériale dans les villages de Provence avec ses amis artistes. Par la suite, Totó la Momposina revint souvent en Europe, chanta même à Stockholm en 1982, pour la remise du Nobel de la paix à Gabriel García Márquez. Signée par Real World en 1992 pour La candela viva, son album de légende, elle s’imposa avec son guinche des tropiques et ses chants au tambour comme une pionnière de la cumbia à l’international. Certaines de ses chansons, comme le beau Tambolero, sont intemporelles. Jusqu’au bout, et alors que la cumbia digitale déferlait sur le monde, Totó la Momposina sera restée fidèle à la version des origines. « La vraie cumbia, c’est aussi une déclaration d’amour d’une femme à un homme, une musique rituelle qui se dansait avec des bougies dans les mains, autant pour symboliser leur rôle de gardienne du foyer que pour tenir l’homme à distance. Les jeunes des villes l’ont malheureusement oublié », avait-elle regretté lors de notre entretien. Le sens de la tribu est resté. Ses enfants, choristes, et même certains de ses nombreux petits-enfants, étaient de toutes ses tournées. Si bien que son manager, John Hollis, épousa l’une de ses filles. C’est ce dernier qui eut l’idée il y a quelques années de sortir un nouvel album, Oye manita (2018), pour ressusciter la jeunesse parisienne de sa belle-mère. Persuadée, nous avait-elle dit, d’avoir été française dans une autre vie, Totó la Momposina avait alors trouvé dans chaque séjour parisien l’occasion d’un nouveau pèlerinage : aux puces de Saint-Ouen, où elle tournoya autrefois dans ses jupes colorées, à Barbès, où elle dévalisait les magasins Tati avec ses musiciens avant de rentrer en Colombie, comme au Père-Lachaise. Imprégnée depuis l’enfance par la dimension sacrée de ses traditions afro-indigènes, la diva y avait ses rituels. Ainsi, son fantôme continuera sans doute à danser sur la tombe du philosophe spiritiste Allan Kardec, jusqu’au petit matin, pour recevoir la lune et l’offrir au soleil, dans un étourdissement sans fin. À lire aussi : Playlist : sept titres de Cumbia pour mettre le dancefloor en fusion Musique Colombie Musiques du monde Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus