Proche parmi les proches du dictateur vénézuélien, ce requin de la finance a longtemps été l’homme capable de contourner les sanctions américaines et de maintenir le régime à flot.Capturé et déchu, Nicolas Maduro amène avec lui plusieurs de ses lieutenants dans sa chute. Le gouvernement vénézuélien a annoncé, samedi 16 mai, avoir expulsé Alex Saab, un proche allié de l’ancien président vénézuélien, vers les États-Unis, où il est visé par plusieurs enquêtes criminelles. Un tournant dramatique pour ce requin de la finance, artisan des liens du Venezuela avec la Russie et l’Iran, et que Nicolas Maduro a tenté, jusqu’au bout, de protéger.« Les amis d’Alex Saab n’ont aucune explication quant à la façon dont un homme si ordinaire, aux aspirations modestes et dépourvu de toute passion, hormis l’amour qu’il portait à ses enfants, est devenu le requin de la finance de la Révolution bolivarienne », explique à El País le journaliste Gerardo Reyes, auteur d’un livre à son sujet. La carrière de ce fils d’entrepreneur libanais commence en réalité en Colombie, à Barranquilla. Alex Saab est de ceux que rien n’arrête. Il commence par vendre des porte-clés, des supports publicitaires pour les remises de diplômes, puis se lance dans le textile. Guidé par un instinct d’entrepreneur, il décide d’investir au Venezuela, dans le secteur de la construction.Selon la série Alex Saab, agent antiblocages, version officielle de sa vie, il obtient son premier contrat dans le pays en 2011, lorsqu’il décroche la construction de logements préfabriqués au palais de Miraflores, la demeure présidentielle. À Caracas, il se fait rapidement remarquer des puissants : Piedad Córdoba, ancienne sénatrice colombienne réputée proche du dirigeant vénézuélien d’alors, Hugo Chavez, lui ouvre les portes du pouvoir. L’avocat Abelardo de la Espriella, aujourd’hui candidat d’extrême droite à la présidentielle au Venezuela, lui met également le pied à l’étrier. « Cet homme d’affaires rusé, coiffé d’une queue-de-cheval, a navigué à la nage dans les eaux tumultueuses de la corruption vénézuélienne et de l’embargo américain inutile jusqu’à atteindre un point irréversible où la survie de l’État vénézuélien dépendait de ses improvisations furtives », explique Gerardo Reyes.Un homme à tout faireEn quelques années, Alex Saab obtient sa plus grande victoire : il se rend indispensable au pouvoir. « Quand le Venezuela manquait de lait, on faisait appel à Saab. Quand il n’y avait plus d’essence, on le convoquait pour régler le problème. Et face à une pénurie de devises étrangères, les autorités lui ont suggéré de trouver un moyen de vendre des lingots d’or. Il a alors pris son avion, ou en a loué un autre, et s’est envolé pour décharger l’or en Turquie. C’était l’homme capable de tout résoudre », explique El País. Il devient le financier secret du chavisme, un homme ingénieux capable de résoudre rapidement et efficacement les problèmes du pouvoir en place.Mais, pour cela, il ne s’est guère embarrassé de la morale. En 2011, il est chargé par Hugo Chavez d’importer des matériaux préfabriqués d’Équateur et de Colombie pour la « Grande Mission Logement », le projet chaviste qui devait permettre de construire 2,6 millions de logements pour les familles à faibles revenus. Selon Armando. Info, un site Web vénézuélien de journalisme d’investigation, Alex Saab a reçu 159 millions de dollars du gouvernement vénézuélien pour importer des matériaux de construction entre 2012 et 2013. Dans la réalité, il n’a livré que pour trois millions de dollars de matériaux. Les maisons dont il endossait la responsabilité n’ont, pour la plupart, jamais été construites, ou l’ont été à des prix exorbitants.Quand Nicolas Maduro arrive au pouvoir, en 2013, l’influence d’Alex Saab ne cesse de croître. Et pour cause : « Bien qu’il soit arrivé au Venezuela avant l’arrivée de Maduro à la présidence, le pouvoir exorbitant et les entreprises multimillionnaires auxquels il a participé sont le fruit de l’accession au pouvoir de Maduro », souligne à El País Roberto Deniz, journaliste à Armando. Info, qui explique qu’il devient alors un « ministre plénipotentiaire de l’ombre ».Son implication dans le programme des comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), un mécanisme qui centralise la distribution de sacs alimentaires, est remise en question en raison d’allégations de corruption, selon la BBC. Alors qu’il a signé avec Nicolas Maduro un contrat de 200 millions de dollars, la nourriture, de mauvaise qualité, y est revendue 112 % plus cher que son prix d’origine.Une arrestation en 2020Son ascension au sein du pouvoir vénézuélien est foudroyante. Après ses réussites commerciales, il est envoyé en « mission » pour acquérir en Russie et en Iran des « aliments, des médicaments et des produits pour les raffineries ». L’objectif est de commercer avec ces deux pays pour contourner les sanctions américaines. C’est lui, par exemple, qui organise l’approvisionnement du Venezuela en pétrole iranien. Mais son profil sulfureux commence cependant à inquiéter les autorités américaines et colombiennes.Les États-Unis le soupçonnent d’être derrière le réseau qui a permis au régime vénézuélien de détourner l’aide alimentaire, par le biais de sociétés écrans et de contrats de gré à gré. Avec son associé Álvaro Pulido, il est accusé d’avoir transféré 350 millions de dollars hors du Venezuela. Il fait l’objet d’une enquête des autorités colombiennes pour avoir blanchi 25 milliards de dollars entre 2004 et 2011.Le 8 mai 2019, le bureau du procureur général de Colombie inculpe Alex Saab pour blanchiment d’argent, complot en vue de commettre des crimes, enrichissement illicite, exportations et importations fictives, ainsi que fraude aggravée. Deux mois plus tard, il est également inculpé à Miami. Il fait désormais partie des cibles prioritaires de Washington, qui intensifie sa campagne de pression pour couper les vivres au président vénézuélien Nicolas Maduro et le contraindre à quitter le pouvoir.C’est en 2020 que le grand public apprend son existence. L’homme d’affaires est arrêté en juin 2020 au Cap-Vert, un archipel au large des côtes africaines, alors qu’il se rendait en Iran pour affaires. Caracas lance alors une campagne de libération, créant le hashtag et la fondation #FreeAlexSaab et appelant à la « liberté pour le diplomate Alex Saab ». C’est la première fois que le pouvoir de Nicolas Maduro affiche aussi ouvertement ses liens avec l’homme d’affaires. « Jamais le chavisme ne s’était autant démené pour quelqu’un. Qu’est-ce qui explique qu’on remue ciel et terre pour lui ? », s’interrogeait à l’époque de son extradition Roberto Deniz. « Il est évident qu’il y a beaucoup de peur. Il peut révéler des choses sur les montages, la circulation des fonds, les surcoûts… C’était la cheville ouvrière des affaires du régime Maduro avec les pays alliés. »Un destin qui basculeExtradé, qualifié par le Trésor américain de « profiteur orchestrant un vaste réseau de corruption », il bénéficie cependant d’une grâce présidentielle en 2023, dans le cadre d’un échange de prisonniers. Son retour au pays est célébré comme une victoire diplomatique. Il intègre officiellement le gouvernement Maduro, d’abord à la tête des importations et des exportations, son domaine de prédilection, puis au ministère de l’Industrie et de la Production nationale. Mais lorsque le régime de Nicolas Maduro chute brutalement, après sa capture en janvier 2026, le destin d’Alex Saab s’assombrit.Delcy Rodríguez, ancienne vice-présidente de Nicolas Maduro, ayant pris les rênes du pouvoir, écarte le financier du gouvernement. Au début du mois de février, des médias avaient fait état de l’arrestation d’Alex Saab par le gouvernement vénézuélien, à la demande du FBI. Son extradition, potentiellement difficile – le Venezuela n’extrade pas ses citoyens –, reste un mystère. Des experts juridiques ont toutefois avancé, rapporte le New York Times, qu’une disposition d’un traité de 1922 entre les États-Unis et le Venezuela pourrait prévoir des exceptions. Des rumeurs ont également circulé au Venezuela selon lesquelles il aurait été déchu de sa nationalité vénézuélienne afin de permettre la procédure d’extradition.Quoi qu’il en soit, entre les mains des autorités américaines, Alex Saab pourrait devenir un témoin précieux contre Nicolas Maduro. L’homme d’affaires a rencontré secrètement la DEA (Drug Enforcement Administration) avant sa première arrestation et, lors d’une audience à huis clos en 2022, ses avocats ont révélé qu’il avait aidé la DEA pendant des années à mettre au jour la corruption au sein du cercle rapproché de Maduro. Le chemin des deux anciens alliés, qui ont fait de la corruption leur principal outil politique, pourrait bientôt se recroiser. Dans des circonstances, cette fois, bien moins à leur avantage.