En septembre, Michael De Cock prendra la direction du Théâtre de Liège. Un symbole fort pour le secteur des arts de la scène mais aussi pour notre pays. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, le Flamand nous livre sa vision du rôle que la culture devrait jouer dans un monde aujourd'hui en quête de sens. Le résuméMichael De Cock succède à Serge Rangoni à la direction du Théâtre de Liège, après 10 ans à la tête du KVS.Il dit vouloir renforcer les ponts entre institutions et publics des deux côtés de la frontière linguistique.Son projet sera détaillé le 11 mai; il restera à mi-temps au KVS et sa marque apparaîtra en septembre 2027.Michael De Cock est une personnalité incontournable du monde culturel belge. Après avoir dirigé pendant 10 ans le Koninklijk Vlaamse Schouwburg, théâtre flamand de Bruxelles, ce metteur en scène, comédien, dramaturge et écrivain succède à Serge Rangoni à la tête du Théâtre de Liège. Un choix qui est loin d'être anodin et qui ouvre des perspectives nouvelles, pas seulement pour la culture au cœur de la Cité Ardente mais aussi dans un pays où les publics franchissent souvent avec difficulté la frontière linguistique.Michael De Cock présentera son projet lors d'une conférence de presse le 11 mai prochain. Il restera encore à mi-temps au KVS le temps de la transition. Serge Rangoni signe la saison prochaine. Rendez-vous en septembre 2027 pour découvrir la marque de Michael De Cock.Quel bilan tirez-vous de vos 10 ans à la tête du KVS?Quand j'y pense, c'est avec beaucoup d'émotion. C'est une vie. Quand je suis arrivé ici, j'avais envie de secouer le secteur. De provoquer un choc. C'est pour ça que je fais ce métier. Je déteste l'idée de faire la saison de trop. Dès que j'ai l'impression d'être dans une sorte de confort, j'ai envie de changer. Quand il y a eu cette opportunité liégeoise, je me suis dit soit je reste, soit je saute à nouveau dans le vide.Quels sont vos liens avec Liège?J'adore cette ville, j'ai déjà collaboré avec ce théâtre. C'est une ville avec une identité très forte, qui connaît tous les enjeux d'une grande ville. Il y a des ponts à créer. C'est un privilège mais aussi une grande responsabilité.Cette nomination a une portée symbolique énorme. Signifie-t-elle que les frontières ne sont pas complètement fermées dans ce pays?Exactement. Le monde politique nous fait croire que la culture belge n'existe pas. Il existe des différences mais aussi des collaborations. Pour moi, travailler avec Liège ou Namur, c'est aussi normal que de travailler avec Anvers ou Gand. Alors oui, je vais essayer d'ouvrir. Serge Rangoni a initié de nombreux liens. Il y a un gros travail à faire sur le secteur émergent, sur l'accompagnement de cette émergence. Que des échanges puissent avoir lieu, basés sur le contenu, sur l'humain. Pas sur une économie de marché.Quel est votre regard sur la politique culturelle en Belgique?Les politiciens qui en parlent ne connaissent pas leur histoire. Leur stratégie est politique et surtout économique. Il y a un manque de vision à long terme. "Politique" et "long terme", c'est souvent un paradoxe ici. On est trop occupés avec des problèmes structurels. Il y a un cruel manque d'ouverture. Notre secteur des arts de la scène a pourtant une réputation mondiale de grande qualité. Ce qu'il faut en Belgique, c'est créer un narratif pour l'avenir. On n'a pas de narratif passé comme en France. On vit dans un modèle très hybride, donc très ouvert. Mais aussi difficile à saisir et à instrumentaliser, même si des partis comme le Vlaams Belang ou la NVA essaient d'instrumentaliser la culture. Mais la qualité est là. À Avignon, tout le monde est là. Wallons, Flamands et Bruxellois.Comment expliquez-vous que les publics soient à ce point séparés?À Bruxelles, quand je parle de la télé flamande, personne ne regarde. Les cultures se sont séparées à un moment donné. Mais en Belgique, il y a plus de liens entre les villes qu'on veut nous le faire croire. Il faut accepter d'avoir plusieurs facettes à notre identité belge, la considérer avec un regard du XXIe siècle, pas du XIXe. Le nationalisme, c'est le XIXe. Il y a plusieurs publics très hétérogènes. Un spectacle de Wim Vandekeybus a un tout autre public qu'un spectacle avec beaucoup de texte. Mais ce n'est pas grave, il ne faut pas que tout le monde aille tout voir. Cela dit, on ne se connaît pas assez entre institutions culturelles. J'ai travaillé avec le Poche, avec Daniel Cordova à Mons. Mais ce genre de ponts est beaucoup trop rare.Est-ce que l'art peut changer le monde, comme vous le clamez dans votre seul en scène "Paris et Miki"?J'en suis persuadé. Je crois que le théâtre est plus que jamais l'endroit où les gens peuvent se rassembler pour écouter un récit. Il y a une force presque religieuse dans cette rencontre.Le théâtre, c'est politique pour vous?La poétique, c'est toujours politique, dans le sens de "vivre ensemble". Pour Aristote, la poétique touche à toute l'humanité alors que la démarche documentaire reste coincée dans l'anecdotique. Aujourd'hui, nous ne sommes que dans l'anecdotique. Sur les réseaux, l'espace pour la poésie et l'imagination est complètement détruit, supprimé, déshonoré, humilié. On est en train de perdre l'humain. Le fait de venir ensemble dans une salle de spectacle, de ne pas rester collé à son écran, ça peut changer des vies. On est ce que l'on mange, dit-on. On est aussi ce qu'on lit. C'est pourquoi il faut découvrir la culture dès le plus jeune âge. C'est un droit humain. Je crois profondément que l'art, et le théâtre en particulier, a une force émancipatrice énorme.Comment attirer les jeunes publics vers le théâtre?C'est une priorité essentielle pour moi. Le théâtre doit initier des dialogues avec la société civile et les écoles en particulier. Si les théâtres reçoivent de l'argent, ce n'est pas pour qu'il n'y ait qu'une petite partie de la population qui s'amuse. Je pense qu'un théâtre doit représenter la ville dans laquelle il se trouve, renforcer ses narratifs et ne pas les réserver à une niche. Il faut aussi faciliter l'accès aux gens qui n'ont pas les moyens. Et se donner les moyens d'aller les chercher. Notre secteur doit dire à la ville qu'il est une entreprise où tout le monde peut trouver sa place. Mon état d'esprit n'est pas de me demander ce que la ville peut faire pour nous mais qu'est-ce que le théâtre peut signifier pour la ville, comment mettre en pratique ce dont on parle sur le plateau. Sinon, ça n'a pas de sens.Quel est votre regard sur l'Europe d'aujourd'hui?Je pense vraiment qu'il y a une identité européenne. On est ancré dans une histoire. Les États-Unis n'ont pas cette histoire. Mais cela montre aussi qu'on est "vieillots". En ce moment, on est le continent de la démocratie. Beaucoup de politiciens aujourd'hui ont tendance à sous-estimer l'Europe parce qu'ils veulent courir après les États-Unis. Théo Francken fait ça constamment. Ce qu'il dit sur ce que Trump fait en Iran est ce qu'on peut faire de pire. Alors, est-ce que l'Europe va bien? Non. Est-ce qu'il y a de l'espoir en Europe? Oui. Nous sommes un continent qui ne doit plus aller ailleurs pour prêcher mais défendre des valeurs humaines. Et si on continue à négliger certaines de ces valeurs, on risque de les perdre. Il y a donc des histoires à inventer. Je suis profondément européen. Plus qu'autre chose. Donc Liège a du sens dans mon parcours.